Ce que six mois m'ont appris sur la posture intégrative
Une réflexion sur ce qui rend possible le dialogue entre disciplines, savoirs et expériences dans les métiers du soin.
Il y a quelques jours, une personne qui a souhaité me présenter m’a posé une question qui m’a accompagné bien plus longtemps que notre conversation.
« Au fond, comment est-ce que je pourrais expliquer ce que tu fais ? »
L’intention de la question ne m’a pas surpris, au vu de mes multiples engagements qui peuvent interroger. En fait, c’est une question qui m’a plu car elle m’a permis de faire un pas de côté pour explorer ce qui vient soutenir tous ces engagements.
À l’image de ces dernières années, j’ai eu la chance de traverser des univers très différents ce 1er semestre. J’ai animé un atelier en anglais consacré aux liens entre l’art, la santé et la thérapie narrative au Learning Planet Institute. J’ai accompagné une équipe de recherche-action de naturopathes dans la préparation d’une table ronde interdisciplinaire sur l’approche intégrative de la santé féminine, en supervisant un travail d’écriture de cas cliniques construit à partir des recommandations internationales et enrichi par le regard de médecins. J’ai participé à l’organisation du colloque HEGEL consacré à la santé intégrative. J’ai eu le bonheur d’être maître de cérémonie de la soirée de lancement de l’association ESPOIR, aux côtés de personnes profondément engagées pour faire émerger une autre manière d’accompagner le rétablissement.
En parallèle, il y a eu mon diplôme universitaire de thérapie narrative, mes accompagnements en libéral et à l’Institut Rafaël, mon travail au sein de l’AFNAT, mes échanges avec des chercheurs, des soignants, des thérapeutes, des étudiants, des bénévoles.
Pendant plusieurs mois, j’ai eu le sentiment de passer d’un projet à l’autre, d’une rencontre à l’autre, avec une forme d’évidence mais sans toujours parvenir à me poser pour réfléchir à ce qui venait soutenir l’ensemble, à lui donner une cohérence.
Et puis cette question est arrivée. En cherchant à y répondre, une chose est devenue claire : le fil conducteur de toutes ces expériences réside dans le fait d’essayer, à ma mesure, de contribuer à transformer les récits du soin.
J’essaie de créer des espaces où des personnes qui a priori ne partagent ni les mêmes formations, ni les mêmes références peuvent néanmoins se rencontrer, dialoguer et penser ensemble. J’essaie de favoriser une culture où les savoirs scientifiques, les savoirs professionnels et les savoirs expérientiels cessent de se regarder à distance pour commencer à s’éclairer mutuellement. J’essaie de construire des ponts, de cultiver des liens, de faire émerger des conversations qui permettent à chacun de rester pleinement lui-même tout en devenant capable d’accueillir la complexité de l’autre.
Cette prise de conscience m’a également conduit à mettre des mots sur trois apprentissages qui ont traversé ce premier semestre.
Le premier est que les connaissances, aussi précieuses soient-elles, produisent leurs effets les plus féconds lorsqu’elles s’accompagnent d’une véritable posture. Les outils enrichissent une pratique ; la posture transforme la manière de les mettre au service d’une personne.
Le deuxième est que la qualité d’un dialogue influence profondément ce qu’il devient possible de penser ensemble. Lorsque chacun peut exprimer ses forces, ses atouts mais aussi ses nuances, ses hésitations, ses désaccords ou ses limites sans craindre de perdre sa légitimité, une intelligence collective devient possible. Les idées circulent autrement et les pratiques évoluent autrement aussi.
Le troisième est qu’offrir un espace où la complexité peut être accueillie constitue déjà une forme de soin. Dans un monde qui valorise volontiers les réponses rapides, les positions tranchées et les certitudes immédiates, préserver des lieux où l’on peut explorer, douter, confronter des points de vue et élaborer ensemble me paraît relever d’une véritable responsabilité.
Ces derniers mois ont aussi fait naître une autre intuition.
Depuis quelques temps, je réfléchis à la création d’un programme de formation consacré à cette posture intégrative. Une formation qui laisserait une large place au dialogue entre disciplines, à la pratique réflexive, à l’éthique, au récit, à la coopération, à la vulnérabilité, aux savoirs expérientiels, à la recherche, à la complexité des situations d’accompagnement. Un espace où l’on chercherait moins à transmettre des certitudes qu’à cultiver une manière de penser, de rencontrer et d’exercer.
Le projet est encore en train de mûrir, et j’aimerais justement savoir s’il trouve un écho auprès de vous : si vous suiviez une telle formation, quelles questions aimeriez-vous y explorer ? Quels thèmes vous sembleraient indispensables ?
Je serais très heureux de lire vos réponses, que ce soit en commentaire ou simplement en répondant à cette newsletter.
À l’heure où j’écris ces lignes, l’été commence véritablement. Mon premier semestre s’achève avec beaucoup de gratitude, mais aussi avec un désir très fort de ralentir durablement. Une écologie intérieure demande parfois de choisir moins d’agitation pour offrir davantage de présence. Les prochains mois auront pour moi cette couleur-là : approfondir, m’ancrer davantage sur mon territoire d’Aix-Marseille, continuer à faire grandir ces dialogues qui donnent sens à mon engagement.
Merci à toutes les personnes croisées ces derniers mois. Merci pour votre confiance, vos questions, vos désaccords, vos conseils, vos enthousiasmes. Merci d’avoir nourri cette réflexion.
Et merci, enfin, à la poésie d’avoir retrouvé le chemin de ma vie. J’ai l’impression qu’elle aussi participe, à sa manière, à transformer les récits du soin.
Yazied


