Le dialogue entre acteurs et actrices du soin : une responsabilité vis-à-vis des personnes accompagnées
Quand la vulnérabilité, l'éthique et la sécurité entrent en jeu.
Lors d’une table-ronde interdisciplinaire consacrée à l’approche intégrative en santé féminine, deux femmes ont témoigné de leur parcours, en expliquant notamment qu’elles étaient « venues à la naturopathie en désespoir de cause. » Leurs propos m’ont profondément marqué. Car lorsqu’une personne se tourne vers une pratique complémentaire après un long parcours d’épuisement, d’errance ou de solitude, elle arrive aussi dans une forme de vulnérabilité particulière. Et cette vulnérabilité nous engage collectivement.
Dans cet article, j’aborde un sujet qui me paraît essentiel, une réflexion qui a émergé à la suite de cette rencontre : la nécessité, pour les acteurs et actrices du soin, d’entrer en dialogue dans l’intérêt des personnes que nous accompagnons.
Si vous découvrez cet espace, je m’appelle Yazied Kei Lanur et je suis engagé pour le développement d’une approche intégrative de la santé, attentive aux enjeux de coopération et aux questions de posture dans le soin.
Posture Intégrative est un lieu de réflexion et de dialogue autour de ces questions : comment faire évoluer les pratiques d’accompagnement sans opposer les disciplines, et comment construire des espaces de soin plus ouverts, plus sécurisés et plus humains.
Une table-ronde interdisciplinaire unique
En avril 2026, j’ai eu le plaisir de coordonner, d’introduire et de conclure une rencontre interdisciplinaire organisée par trois naturopathes affiliées à l’AFNAT. Le sujet : comment déployer une approche intégrative dans l’accompagnement de la santé féminine ? Cet événement était exceptionnel à plusieurs points de vue :
D’abord, parce qu’il réunissait autour d’une même table des médecins, des naturopathes, une ostéopathe et des patientes-consultantes, dans un espace de dialogue rare, où chacune pouvait, depuis sa pratique et son rôle, parler de ses limites, de ses questionnements et de son expérience.
Ensuite, parce que des cas cliniques rédigés suivant les recommandations CARE, relus par des médecins, y étaient présentés. Leur intention : rendre visibles des parcours d’accompagnement complexes, ancrés dans la réalité des personnes, et montrer comment certaines approches complémentaires peuvent s’articuler avec la médecine conventionnelle.
Enfin, parce que la parole a été donnée aux patientes-consultantes elles-mêmes. Aujourd’hui, la parole expérientielle des personnes accompagnées prend une place croissante dans le champ de la santé, notamment à travers la figure des patients-experts, leur participation aux formations universitaires ou aux événements scientifiques et médicaux. Pour autant, la place qui leur est donnée reste encore largement insuffisante. Lors de cette table-ronde interdisciplinaire, les naturopathes ont eu à cœur de mettre en lumière l’expérience vécue des femmes accompagnées.
Et c’est précisément sur ce dernier point que je voudrais m’arrêter ici.
Quand les personnes arrivent « en désespoir de cause »
Les deux femmes ayant témoigné ont exprimé, chacune avec leurs mots, qu’elles étaient venues vers la naturopathie « en désespoir de cause », parce qu’elles avaient le sentiment de « n’avoir plus rien à perdre ».
Ces phrases m’ont profondément marqué, car lorsqu’une personne arrive vers une pratique complémentaire dans un état d’épuisement, d’isolement, de désespoir ou d’errance thérapeutique, elle arrive aussi dans une forme de vulnérabilité plus intense.
Alors, un risque se présente. Celui de tomber sur des praticiens insuffisamment formés. Celui de tomber sur des personnes animées par des certitudes plutôt que par la nuance. Celui, parfois, de tomber sous l’influence de discours simplificateurs incitant à l’isolement.
C’est précisément pour cette raison que je crois que le dialogue, sinon la coopération, entre les acteurs et actrices du soin n’est pas seulement un enjeu « professionnel » ou « politique ». C’est aussi une responsabilité éthique vis-à-vis des personnes accompagnées.
Sans pour autant effacer les différences entre approches ni prétendre que tout se vaut, je crois profondément que notre responsabilité collective est d’éviter ce cloisonnement, en développant une culture du dialogue, de la curiosité et de la connaissance mutuelle. Et pour aller encore plus loin, favoriser ce dialogue interdisciplinaire en amont permettrait à ces personnes de ne pas arriver à de telles situations de détresse.
Lorsqu’il n’existe pas de dialogue entre disciplines, ce sont souvent les personnes elles-mêmes qui doivent faire le lien entre les mondes, naviguer seules, comparer des discours contradictoires, ou encore faire des choix sans toujours disposer des repères nécessaires. J’ai plusieurs fois entendu des patients-consultants dire à l’occasion d’entretiens ou de conférences : « Je me suis fait moi-même ma propre médecine intégrative, en consultant différents types de praticiens et professionnels pour m’accompagner, sans qu’ils ne se connaissent ni se coordonnent ».
Cette responsabilité ne concerne d’ailleurs pas uniquement les praticiens individuellement. Elle engage également les organisations représentatives des disciplines complémentaires : celles-ci ont, me semble-t-il, un rôle important à jouer en matière de pédagogie, de sensibilisation et d’information sur le fonctionnement réel de ces pratiques, leurs cadres, leurs limites et leurs enjeux éthiques.
La naturopathie, par exemple, reste aujourd’hui une profession non réglementée en France. Dans ce contexte, les organisations représentatives œuvrent à une meilleure structuration, à davantage de lisibilité et à une clarification des pratiques auprès du public comme des autres acteurs du soin. Ce travail me paraît fondamental si l’on souhaite développer des espaces de coopération plus fiables et plus sécurisés.
D’autres obstacles structurels à ce dialogue interdisciplinaire existent : le temps, la possible méfiance réciproque, l’absence de cadres partagés - mais je n’aborderai pas cela ici, car c’est un thème qui mériterait une article plus approfondi.
Le bénéfice de ces accompagnements intégratifs
En consultant des naturopathes bien formées et déployant une approche intégrative dans leur accompagnement, ces deux femmes ont pu non seulement bénéficier de conseils individualisés autour de l’alimentation, de l’activité physique, du sommeil, de la gestion du stress ou encore du rythme de vie, entre autres choses, mais surtout, elles ont été accompagnées par des professionnelles leur permettant de maximiser leurs chances de rétablissement, en s’inscrivant dans une dynamique de complémentarité, de dialogue et d’articulation avec les autres acteurs du soin.
Au-delà des outils proposés, ce qui semble avoir joué un rôle déterminant dans leurs parcours est aussi la qualité de l’espace relationnel qui leur a été offert : un espace d’écoute, de compréhension et de prise en compte globale de leur vécu et de leur réalité au quotidien. L’une des femmes avait souligné qu’elle avait pu trouver un lieu où « enfin, déposer ses valises », et l’autre avait notamment évoqué la prise en compte de son contexte de vie (deuil, charge de travail) dans l’accompagnement.
Dans les témoignages entendus ce soir-là, on percevait précisément cela : le fait que ces accompagnements avaient contribué à restaurer une forme de confiance - confiance dans leur corps, dans leur capacité à agir, mais aussi parfois dans la possibilité même d’un dialogue avec d’autres professionnel-le-s de santé. Autrement dit, cet accompagnement intégratif en naturopathie ne venait pas « sortir » ces femmes du système de soin, mais les aidait au contraire à retrouver suffisamment de sécurité et de stabilité pour y reprendre place autrement. C’est aussi en cela, je crois, que le dialogue entre disciplines devient un enjeu profondément concret pour les personnes accompagnées.
La posture intégrative
À partir des témoignages entendus lors de cette table ronde, certains repères me paraissent particulièrement importants pour les praticien-ne-s, notamment dans l’accompagnement des personnes en situation de vulnérabilité ou de détresse. À mon sens, dans une posture intégrative en santé, cela implique notamment de garder à l’esprit de :
Reconnaître les limites de sa propre pratique et réorienter lorsque cela s’avère nécessaire : aucune discipline ne peut, à elle seule, répondre à la totalité de la complexité humaine. Reconnaître les limites de sa pratique ne diminue pas la légitimité d’un-e praticien-ne ; au contraire, cela participe d’une posture de responsabilité et de sécurité. Cela suppose d’accepter que certaines situations nécessitent d’autres regards, d’autres compétences ou d’autres cadres d’intervention.
Accepter la complexité des parcours humains : les personnes accompagnées ne se résument pas à un symptôme, un diagnostic ou une problématique isolée. Les parcours de santé sont souvent traversés par des dimensions biologiques, psychologiques, sociales, familiales, économiques ou existentielles qui s’entremêlent. Une posture intégrative implique alors de résister aux lectures simplificatrices et de rester attentif à la singularité de chaque trajectoire humaine.
Développer une capacité de coopération : travailler dans une logique intégrative suppose d’apprendre à dialoguer avec d’autres professionnel-le-s, même lorsque les référentiels, les langages ou les visions du soin diffèrent. La coopération signifie être capable de construire des passerelles dans l’intérêt des personnes accompagnées.
Rester davantage attaché à la personne qu’à l’idéologie de sa discipline : lorsqu’une discipline devient une grille de lecture totale du monde, il existe un risque de perdre de vue la réalité vécue par les personnes. Une posture intégrative invite au contraire à rester d’abord au service de la personne accompagnée, plutôt qu’au service d’une croyance, d’une identité professionnelle ou d’une logique de chapelle. Cela implique de préserver une forme de souplesse, de nuance et de liberté de pensée dans l’accompagnement.
Je crois profondément que ce qui protège les personnes, c’est non seulement la compétence technique, mais aussi et surtout la capacité des professionnel-le-s à créer autour d’elles un environnement suffisamment ouvert, nuancé et sécurisant.
Rendre les pratiques visibles, discutables et transmissibles fait partie, je crois, d’une culture de responsabilité.
Créer du dialogue entre les approches et inscrire une forme de continuité entre elles est aussi, je crois, une manière de prendre soin.
Comment agir concrètement ?
Je vous invite d’abord à prendre connaissance du travail réalisé lors de cette table ronde. L’AFNAT en a publié une synthèse et a mis exceptionnellement à disposition le replay ainsi que les cas cliniques rédigés et relus par des médecins. Si ces contenus résonnent et vous inspirent, vous pouvez les relayer dans vos réseaux sociaux en identifiant l’AFNAT. Ces espaces de dialogue ne pourront exister durablement que s’ils sont soutenus collectivement.
Enfin, si vous avez l’élan de rédiger des cas cliniques en naturopathie ou dans d’autres pratiques complémentaires, je serais heureux de vous accompagner dans cet exercice, comme j’ai accompagné les trois naturopathes qui ont porté ce projet de rencontre interdisciplinaire. N’hésitez pas à me contacter et nous pourrons discuter des modalités.
Et vous, praticien-nes et personnes accompagnées, avez-vous déjà vécu cette situation où le cloisonnement entre disciplines vous a laissé seul-e à faire le lien ? Quelle forme de dialogue aurait pu changer quelque chose ? Je serais heureux de vous lire.
À bientôt
Yazied.


