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Que s’est-il passé au 9e Colloque Santé Intégrative ? (1/3)

Le 9e Colloque de la Santé Intégrative, organisé par l’association Health United, s’est tenu les 2 et 3 juin 2023 au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). J’ai eu le plaisir d’y assister et de rejoindre une communauté d’acteurs et d’actrices engagés pour une santé intégrative et pour une médecine encore plus dans l’écoute, dans l’ouverture et dans la synergie. Deux journées intenses et denses, rythmées par des tables rondes et présentations au cours desquelles l’auditoire a pu constater l’ampleur des défis à relever, mais aussi et surtout l’enthousiasme, la passion et l’engagement autour de cette dynamique intégrative.


L’intention de cette publication n’est pas d’être exhaustive sur ce qui s’est déroulé pendant ces deux jours ; elle ne saurait l’être, tant la richesse et la qualité des échanges exigeraient des Actes de plusieurs pages. Ce que je vous propose, c’est plutôt un aperçu des idées, des messages et des initiatives qui m’ont semblé clés, qui ont été pour moi phares et qui m’ont particulièrement touché. Je ne mentionnerai donc certainement pas toutes celles et tous ceux qui ont pris la parole, et mon filtre sera évidemment présent, mais le partage du programme complet vous donnera un aperçu des thèmes abordés, et la publication de cet article, à sa manière, rendra honneur aux personnes qui les ont portés.


Avant d’aller plus loin, merci à Isabelle Celestin-Lhopiteau, aux équipes de l’IFPPC et de Health United de l’organisation de ce Colloque, et merci au CNAM et la Chaire Santé Intégrative d’avoir permis ces rencontres.



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Si vous souhaitez modifier ou corriger vos citations, cela est bien sûr possible, je vous invite à me contacter.

Si vous souhaitez compléter cette publication avec d’autres éléments qui vous ont marqué-e-s, n'hésitez pas à commenter ci-dessous.

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À propos du Colloque


Au cours de ces deux jours se sont réunis 200 intervenants et participants représentant les professionnels de santé (médecins, pharmaciens, infirmières, psychologues…), les praticiens de santé complémentaires, les patients, les usagers, les associations de patients, les mutuelles, les laboratoires impliqués en santé intégrative et des représentants de l’Organisation mondiale de la santé, de l’Organisation des Nations-Unies, du Conseil d’État… Au total, 20 tables rondes éclairantes ont été animées par des experts pluridisciplinaires internationaux autour de la santé intégrative et de la prescription sociale, et dont les objectifs étaient notamment de :

  • Promouvoir les expériences inspirantes en santé intégrative à l’hôpital et en libéral ;

  • Montrer la structuration de la recherche, l’évaluation scientifique et des formations adaptées ;

  • Faire valoir la sécurisation des parcours en santé par une labellisation en santé intégrative ;

  • Encourager le développement d’un maillage fort en santé intégrative et en prescription sociale.

L’occasion également de donner une place à l’art dans la santé, à travers une exposition photographique sur « prendre soin » de l’autre, accorder une place aux défis de société, à l’écologie et l’environnement.


Voici ce que j’en ai retenu et que je souhaiterais vous partager.


« La culture de l’intégration en santé, c’est une posture »


Au cours de la 1e table ronde sur les perspectives de la santé intégrative en France, le Dr Alain Toledano, Directeur de la Chaire Santé Intégrative au CNAM et Président de l’Institut Rafael, s’est notamment exprimé sur ce que cela signifiait et impliquait d’être intégratif. « À partir du moment où l’on utilise le mot « intégratif » pour se définir en tant que praticien ou en tant que structure, il faut se poser la question : vais-je voir les autres ? Qu'est-ce que j'intègre dans ma pratique ? Le patient est-il au centre de mon accompagnement ? Être intégratif dans sa pratique, c'est une posture ». Pour cela, il ajoute qu’il est nécessaire de s'autoriser à penser différemment et d’aller à la recherche de l'autre. Il ne suffit donc pas de se dire intégratif pour l’être : cela passe par accepter la complémentarité et par le fait de mettre le-la patient-e au centre. « On a besoin d'une sémantique commune, une vision stratégique avec des valeurs en commun, la recherche de l'autre et la conquête de nouveaux territoires pour une meilleure santé ».


Colette Casimir se présente comme patiente ayant traversé le cancer à trois reprises. Grâce aux diplômes obtenus à l'Université des Patients de la Faculté de Médecine de Paris Sorbonne, elle a transformé l'expérience de sa maladie en expertise, et est devenue patiente-experte en 2018, ingénieure en éducation thérapeutique du patient en 2019 et est actuellement en thèse de doctorat au CNAM. Dans un témoignage particulièrement engagé, elle revient sur la définition même de la santé intégrative, du point de vue des patients. « Dans mon cas, il m'a fallu bâtir ma santé intégrative. En soi, pour les patients, la santé intégrative est un concept, ce n'est pas une réalité. Pour revenir à la vie, on a besoin d’un système de santé qui va prendre en compte tous les challenges et problèmes auxquels nous sommes confrontés, du fait de traverser cette épreuve de la maladie : […] la manière dont on va revenir au travail, ou peut-être en changer, connaître les limitations qu'on va avoir dans la vie intime et sexuelle – qui est un sujet dont on ne parle pas –, et tout le reste que l'on a à gérer, avec par-dessus tout l'incertitude qui est extrêmement pesante. Le système de santé doit inclure toutes ces dimensions, sans quoi les patients sont dans un désarroi important. » Elle partage également son expérience et celles d’autres qu’elle rencontre dans son réseau de patients et de proches Mon Réseau Cancer Colorectal, lorsqu’elle déclare : « Parler avec des patients qui ont mis en place la même chose que vous vous aide à bâtir votre propre santé intégrative. Le patient attend d'être mieux informé aujourd'hui. […] Aider à mieux comprendre comment vont se passer ses traitements, comprendre l'impact sur sa cognition par exemple, pour mieux se projeter, est essentiel ». Colette Casimir insiste beaucoup sur l’écoute dont les patients ont besoin : « Il y a tellement à faire pour que la parole des patients soit entendue et pour les ramener à la vie. […] Il est important d'intégrer des associations de patients dans les discussions ». Une écoute nécessaire qu’elle rattache aussi au besoin d’empathie de la part des soignants.


Isabelle Celestin ajoute dans ces propos introductifs que : « La santé intégrative doit être une réponse et une réflexion qui partent du terrain, des patients et des soignants », tout en rappelant que le constat est alarmant :

  • En France, 20 millions de patients sont atteints de maladies chroniques ;

  • 700 000 malades chroniques ne disposent pas de médecins traitants ;

  • Les urgences et les hôpitaux sont encore en situation de crise ;

  • Beaucoup de professionnels de santé sont en souffrance et il y a un désengagement des soignants (médecins, infirmier-e-s) de plus en plus important ;

  • Les déserts médicaux demeurent problématiques ;

  • L’absence de sécurisation dans l’intégration des pratiques complémentaires est un sujet ;

  • L’accès aux soins intégratifs est loin d’être facilité.

À l’image de ce colloque engagé positivement dans une démarche d’ouverture et de transformation, Isabelle Celestin affirme qu’il s’agit maintenant de « travailler avec le terrain : comment fait-on pour avancer ensemble avec la situation actuelle ? ». L’initiative de l’association Health United a pour intention de structurer une réponse française et internationale, grâce à des groupes et des maillages territoriaux et thématiques. Vous trouverez plus d’informations sur leur site internet, n’hésitez pas à le visiter : https://www.healthunited.care/


« La santé intégrative ne peut se penser que dans un système »


L’un des sujets phares de ce Colloque était la prescription sociale. Késako ? En quelques mots, la prescription sociale est une approche globale de l’accompagnement en santé qui réunit des modèles sociaux et médicaux. L’un de ses objectifs : permettre aux patient-e-s de sortir de l’isolement, de trouver dans leurs communautés des ressources, des appuis, du soutien et des solutions à leurs problématiques sociales et sociétales, qui s’ajoutent généralement aux problématiques médicales. Elle vise ainsi à utiliser les divers déterminants de la santé (physique, émotionnelle, mentale, sociale et sociétale) et à combler l’écart entre les soins cliniques et sociaux en aiguillant des patients vers des services locaux non-cliniques choisis selon leurs champs d’intérêt, leurs objectifs et leurs forces. Depuis 2019, c’est une pratique largement reconnue au Royaume-Uni, qui a nécessité le recrutement et la formation locales de Social Prescribing Link Workers, des personnes spécifiquement dédiées à prendre le relais après l’entrevue avec le médecin et à faire le lien entre les patients et leurs communautés. Elle prend de l’essor au niveau mondial notamment grâce à la Global Social Prescribing Alliance, qu’a rejoint Health United pour la France récemment.


Lorsque je pose la question de l’influence et des apports des modèles qui nous viennent d’outre-Atlantique et d’outre-Manche, Isabelle Celestin me répond que l’intention n’est évidemment pas d’implanter et de reproduire ce qui se fait ailleurs en France. Je comprends de sa réponse que la santé intégrative à la française sera unique, adaptée à sa territorialité, à son modèle social et à son système de santé, et qu’elle s’inscrira donc dans le contexte social et environnemental du territoire dans lequel elle s’organise.


Le modèle français de la prescription sociale dispose d’ailleurs de ses premiers fers de lance, qui sont présentés lors d’une table ronde dédiée à ce sujet :

  • Le Dr Bertrand Joseph prend la parole pour présenter les projets menés au sein de la Communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) Sud 28, située dans l’Eure-et-Loir. En termes d’outils collaboratifs, il évoque notamment la nécessité de construire et mettre en place des protocoles de coopération entre les professionnels de santé pour un même patient - il parle de l’outil Jamespot qui leur permet de partager des informations entre soignants. Du point de vue de l’accompagnement, il mentionne la mise en place en 2018 du forfait « Psy Diet Sophrologie IFPPC » pour illustrer le caractère intégratif de leur approche.

  • Le Dr Éric Myon, de la Pharmacie Homéopathique de l’Europe à Paris, partage son expérience en tant que président de la CPTS Paris 8, et mentionne les parcours de soins pluriprofessionnels notamment en santé cardiovasculaire des patients atteints de pathologies psychiatriques, en cardiologie-diabétologie et en périnatalité. Il explique par ailleurs que dans le 8e arrondissement, la CPTS travaille avec notamment 45 médecins engagés ainsi qu’une association de patients (AIDES) et mène des actions pour sensibiliser directement sur le terrain la population à la santé : la CPTS a organisé par exemple le 6 juin 2023 un événement « Santé Game », consistant en une marche ludique d’1h à travers l’arrondissement animée par une historienne d’art, puis en une rencontre avec un cardiologue et les acteurs d’une association promouvant l’activité physique adaptée.

  • Le Dr Otman Kerkeni, du CHU Sud Réunion, témoigne des initiatives existantes à l’Île de la Réunion, où des pratiques psychocorporelles sont déjà menées en ville par des praticiens et en complémentarité avec des organisations municipales qui chapeautent des activités telles que la méditation ou la relaxation. Je retiens des propos du Dr Otman Kerkeni que, ce qui manque sur ce territoire est précisément le lien entre toutes ces pratiques et les médecins qui n’ont pas la connaissance de ce maillage local. « Il manque un médiateur en santé intégrative, qui va faire le lien entre les patients et les médecins, pour une prise au charge globale adaptée au patient dans son milieu », précise-t-il.

  • Diane Baillieux, de la Mutualité de la Réunion, illustre également les actions menées sur l’île et aborde le projet Camélia Village développé depuis 2020. Il existe « une impulsion dynamique autour de l'éducation populaire en santé avec les associations locales », dit-elle. Dans un contexte de facteurs socio-économiques défavorables, « l'ensemble des actions autour de l'environnement, de l'interculturel, de la santé génère un écosystème permettant l'épanouissement et le bien-être des habitants, qui développent des compétences et mettent en place des changements de comportements favorables à leur santé ». Mais il n’y a pas de lien avec les professionnels de santé. Pour faire évoluer ce projet, Diane Baillieux est en lien avec deux maisons de santé et des professionnels spécialisés en plantes médicinales, une discipline importante à La Réunion.

Ces trois premiers pilotes français en matière de prescription sociale montrent que la construction d’un maillage est essentielle, que le développement de liens entre l’ensemble des acteurs-trices ayant un levier sur tous les déterminants de la santé est primordiale, et que la connaissance de ce maillage, de ces liens et ces ponts par les acteurs-trices d’un territoire est fondamentale. Surtout, « la santé intégrative ne peut se penser que dans un système, à l’échelle d’un arrondissement, d’une ruralité, d’une île », conclut Isabelle Celestin.


« Health is made at home and within our local communities. Hospitals are for repairs. »


Ce Colloque a permis de donner la parole à des médecins et chercheurs internationaux dans le domaine de la santé intégrative et de la prescription sociale. Dans une intervention particulièrement dynamique et enjouée, le Dr Bogdan Chiva Giurca, médecin urgentiste en Angleterre et membre du National Social Prescribing Network, aborde ces notions importantes du temps et de l’écoute accordés aux patients. Il rappelle que dans un contexte d’essor des maladies chroniques, les rendez-vous médicaux ou les visites aux urgences ont souvent des motivations sociales ou sont liées aux effets secondaires médicamenteux (un cas sur quatre au Royaume-Uni). « Quand je ne peux accorder que 10 minutes en tant que médecin à un patient, je sais que le Social Prescribing Link Worker (SPLW) pourra ensuite l’écouter, l’accompagner et le réorienter pendant une heure de temps ».


Alors qu’en Angleterre, 66% des médecins se sentent épuisés à la fin de leur journée et que, comme en France, 50% d’entre eux ont connu un épisode de burn-out, le Dr Bogdan Chiva Giurca complète ses propos en affirmant que « la santé se construit à la maison et dans nos communautés locales, et l’hôpital est le lieu des réparations » (« Health is made at home and within our local communities. Hospitals are for repairs »).


D’un point de vue économique – et c’est un argument loin d'être négligeable qu’il a fallu porter aux autorités de santé –, le programme SPLW diminuerait de 4,5 millions le nombre de rendez-vous médicaux par année, et donc amoindrir les coûts pour le système de santé en Angleterre. Ironiquement, il conclut : « Si la prescription sociale était un médicament, elle se vendrait comme des petits pains dans les pharmacies ».


*J’écrirai prochainement un article sur le sujet passionnant de la prescription sociale, continuez de me suivre :) et inscrivez-vous à la Lettre Posture Intégrative si vous voulez en savoir plus.*


À la prescription sociale, le Dr Elizabeth Thompson, du National Centre for Integrative Medicine à Bristol, intègre le bénéfice écologique : « L’empreinte carbone des soins de santé est gigantesque. La prescription sociale fournit une voie pour référer les patients vers un accompagnement non-clinique et non-médicamenteux ». Plus largement, sur les perspectives de la santé intégrative au niveau international, le Dr Elizabeth Thompson considère que le bien-être et la résilience doivent être au centre de l’approche intégrative en santé : grâce à la prévention, cette dernière doit être en mesure de créer des choix pour les patients. Le Dr Elizabeth Thompson a à cœur d’intégrer les philosophies des médecines traditionnelles orientales dans sa pratique de santé, ancrée dans une vision encore parfois trop cartésienne de la médecine occidentale selon elle. Des philosophies issues par exemple d’Asie, comme la médecine traditionnelle chinoise, qui alignent le cœur, le corps et l’esprit, et qui ont une vision globale de la personne, en lien avec la nature.


Le Pr Eric Bonvin, Directeur général de l'Hôpital du Valais, en Suisse, où le peuple a tranché en 2009 pour inscrire dans la Constitution l’importance de la prise en compte des médecines complémentaires, prend la parole dans une courte vidéo avec un ton engagé : il rappelle que « la médecine n’a de raison d’être que si elle soulage une expérience subjective du patient qui est celle de la souffrance. Or, la médecine conventionnelle a tendance à rejeter cette dimension subjective. Dans les différents systèmes de financement, que ce soit dans la médecine conventionnelle, hospitalière, ambulatoire ou les différentes approches, la dimension humaine et relationnelle est dégradée et dévalorisée : la logique qui fait la démonstration de son efficacité sur le diagnostic et non sur le malade prime. […] Ce qui fait la force des médecines alternatives et complémentaires, c’est qu’elles ont donné une place à cette dimension subjective : elles sont choisies par les patients pour cela. Veillons à ce qu’elles ne tombent pas dans la marchandisation de la prestation diagnostic-traitement au risque de perdre leur plus grande valeur, c’est-à-dire la place qu’elles accordent à ce qu’éprouve l’être vivant qui est en soin. N’oublions pas que ce sont les patients qui nous autorisent à les soigner ».


Dans une autre table ronde, le Pr Dan Benhamou, Directeur de DMU, APHP Paris-Saclay, ajoute : « Un patient qui comprend que son praticien a de l’empathie, de l’écoute, qu’il prend du temps pour lui expliquer les différents aspects de la maladie et de son traitement a plus de chance de guérir ou en tout cas au moins de mieux se soigner. Prendre du temps fait aussi gagner du temps. Le bénéfice est aussi pour le soignant, qui retrouvera le goût de l’examen clinique, de la conversation et de l’accompagnement général. »


« L’objectif de la recherche en santé intégrative ? Convaincre les médecins réticents, les décideurs et les financeurs »


Dans le domaine de la santé intégrative, l'évaluation est une démarche essentielle. Et c’est la recherche qui permettra de faire évoluer la manière dont on évalue actuellement la complémentarité des approches. Lors d’une table-ronde dédiée à cette thématique, le Pr Laurence Verneuil, de l’Inserm et de l’Université Paris Cité, vice-présidente du Collège universitaire des médecines intégratives et complémentaires (CUMIC), pose justement la question : comment évaluer ces pratiques complémentaires, qui sont à la fois singulières et globales dans l’approche du patient ?


Conceptualisé pour évaluer le médicament et en mesurer un effet spécifique, le modèle de l’evidence-based medicine et de l’essai contrôlé randomisé est hégémonique. Pour le Pr Laurence Verneuil, c’est une méthodologie qui doit interroger car : « elle évalue une efficacité théorique, les résultats sont produits pour un sujet dit moyen et dans un contexte expérimental différent de la vie réelle, donc dans un schéma artificiel, abstrait ». Ce modèle implique d’ailleurs des règles très strictes, comme la standardisation, le double aveugle etc., très complexes à mettre en place dans les pratiques complémentaires qui impliquent une singularité et une prise en charge globale. Malheureusement, « c’est insuffisant et inadapté pour évaluer ces approches complémentaires. […] Alors, comment évaluer une efficacité perçue par les patients, si ce n'est par les patients eux-mêmes ? », ajoute-t-elle. La recherche qualitative est donc essentielle : il faut s’intéresser à ce que les patients disent de ce qu'ils vivent.


Le Dr Isabelle Nègre, du CHU Kremlin-Bicêtre, Université Paris Sud, se demande également si la démarche cause-effet ne serait finalement pas entachée d’erreurs conceptuelles. Dans sa présentation, elle expose notamment les différentes approches qui permettent d’évaluer l’efficacité et l’impact des approches complémentaires de santé, et indique qu’une nouvelle stratégie serait nécessaire, tant :

  • Il y a un fossé entre les résultats des études montrant une efficacité faible ou nulle et les bénéfices rapportés par les patients ou praticiens ;

  • Il n’y a pas de garde-fou formel ou financier de contrôle avant la mise sur le marché ;

  • Les approches de santé complémentaires sont souvent présentées comme traitement global, sans attention à la sécurité.

Pour cette nouvelle stratégie (Fønnebø, BMC Medical Research Methodology 2007), il s’agirait de réfléchir en sens inverse des approches médicamenteuses : partir de la clinique, pour étudier comment cette approche complémentaire est pratiquée (contexte, paradigme, philosophie) et la sécurité associée, avant de comparer l’efficacité et de revenir éventuellement sur les mécanismes biologiques.


Le Dr Isabelle Nègre ajoute qu’une autre proposition serait de mettre les données en commun. Elle prend en exemple le ‘Whole Systems Research Methods in Healthcare: a scoping review 2019’ où les auteurs effectuent une revue de plusieurs études d’une variété de techniques et les analysent selon des thématiques et domaines cliniques. Ils se basent sur le bien-être, la qualité de vie, l’aspect social et émotionnel, la prévention et la réadaptation, la dynamique des soins cliniques et la satisfaction des patients, avec des modèles de recherche « adaptés à l’objectif ». « Cela demande des modèles analytiques nouveaux assez complexes », commente-t-elle.


Pour le Pr Laurence Verneuil, le développement important de la recherche qualitative en santé s'inscrit dans un paradigme constructiviste : la démarche n'est pas hypothético-déductive mais inductive, et la subjectivité est au cœur du processus de recherche. Elle rejoint en cela les propos du Pr Eric Bonvin. Dans ce cadre, alors, le recueil et l’analyse de données verbales lors de la rencontre vont être co-constructrices de sens et de récit. Le Pr Laurence Verneuil mentionne par exemple la méthode élaborée par le groupe de recherche IPSE (Inductive Process to analyze the Structure of lived Experience) pour mettre en œuvre une recherche qualitative dont les résultats peuvent être utilisés concrètement dans la prise en charge des patients, mais aussi dans l'évaluation de l'efficacité des thérapeutiques du point de vue des personnes. L'objectif est également de produire des applications concrètes pour l'amélioration de la vie des patients, des recommandations cliniques et la construction de questionnaires appelés Patient Reported Outcomes (PRO).


L’homéopathie est une approche qui entre justement dans cette complexité d’évaluation : elle propose un accompagnement individualisé et une approche globale des patients. « C’est donc un challenge de l’évaluer avec les standards dominants », déclare Anne-Laure Leclère, Responsable Pôle Affaires Scientifiques et Médicales chez Boiron. Dans sa prise de parole, elle partage les défis à relever et les initiatives déjà menées pour y répondre. Elle souligne par exemple qu’il existe chez Boiron un programme de recherche où différentes études sont menées en parallèle pour disposer d’un faisceau de preuves, en faisant appel à différents volets de la recherche clinique : des études observationnelles (quantitatives et qualitatives) qui mêlent aussi données prospectives et rétrospectives. La recherche fondamentale de l’homéopathie a également son importance, et elle est très active dans ce domaine, notamment aux Etats-Unis et en Suisse.


La conclusion du Dr Isabelle Nègre est explicite : « La médecine de demain sera intégrative ou insuffisante. Il est nécessaire de considérer les résultats quantitatifs ET qualitatifs. Si le rôle et la responsabilité du patient sont fondamentaux (alimentation, style de vie, gestion du stress…), les thérapeutes font aussi partie de la thérapie : la relation soignant-soigné participe de beaucoup. Enfin, une ligne de force éthique essentielle : la non-malfaisance, la bienfaisance, le respect de l’autonomie, de la dignité et de la vulnérabilité ». Prenant de la hauteur et inscrivant cet enjeu dans un contexte également sociétal, le Pr Laurence Verneuil affirme que la santé intégrative doit s'intégrer dans une structure et avec une volonté politique : c’est à ce titre que le CUMIC est rattaché au Ministère de la santé et de la prévention. L’un-e des intervenants résume d’ailleurs l’intérêt de la recherche en déclarant : « L’objectif de la recherche en santé intégrative ? Convaincre les médecins réticents, les décideurs et les financeurs ».



Je vous donne rendez-vous très bientôt pour la suite de cet article :) On y parlera d’oncologie intégrative, de leadership, d’art, d’écologie et de pharmacie ! Inscrivez-vous à ma newsletter si vous souhaitez me suivre.

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